Fiancée, amoureuse, libre ?

Charles Aznavour est mort, ses chansons sont pourtant toujours bien vivantes dans les oreilles et les mémoires. Si le chanteur a eu une longue et belle carrière sur scène, il lui est aussi maintes fois arrivé de venir sur le plateau pour jouer devant une caméra.
A la fin des années 50, il démarre une carrière d’acteur qui fera de lui une star de cinéma. Avant son célèbre rôle aux côtés de Marie Dubois dans Tirez sur le pianiste de François Truffaut, Charles Aznavour côtoie déjà les grands personnages du cinéma français de l’époque. En 1959, il joue dans le premier long-métrage de Jean-Pierre Mocky, Les Dragueurs, qui s’inscrit dans la mouvance de ce qui plus tard sera appelé la Nouvelle Vague.

Aznavour interprète le rôle de Joseph Bouvier, un jeune employé de banque gauche et timide, qui ne rêve que d’une seule chose : trouver la femme de sa vie, l’épouser et la rendre heureuse. Idéaliste, il passe ses soirées à « draguer », en abordant des jeunes femmes dans les rues de Paris, près de Saint-Michel et dans le Quartier Latin. Un soir, il rencontre un jeune homme, séducteur quelque peu désabusé, Freddy (Jacques Charrier), dragueur comme lui, en quête d’aventures féminines sans lendemain et sans promesse. Il le prend sous son aile et les voici partis dans une folle déambulation nocturne à travers la capitale, à bord d’une vieille décapotable.

A l’époque de la sortie du film en 1959, les premiers films de la Nouvelle Vague commencent tout juste à apparaître sur les écrans, notamment avec le premier long-métrage de François Truffaut, Les Quatre-Cents Coups, ou celui de Jean-Luc Godard, A bout de Souffle, qui sort l’année d’après, en 1960. Les codes et les caractéristiques esthétiques et techniques du mouvement ne sont pas fixés, mais les méthodes, les thèmes et les propos sont semblables et rassemblent toute une jeunesse voulant se libérer des vieux carcans cinématographiques. Le film de Jean-Pierre Mocky n’est d’ailleurs pas sans rappeler le court-métrage de Godard sorti la même année, Tous les garçons s’appellent Patrick, avec Jean-Claude Brialy dans le rôle du dragueur imperturbable du « Luco », le jardin du Luxembourg.

Les Dragueurs est un film qui veut inscrire l’action dans le temps présent. Il s’agit de filmer en extérieur, et non plus en studio, caméra à l’épaule, afin d’être au plus près de la réalité d’une époque. Dans leur quête pour combler leur solitude amoureuse, Fredy et Joseph parcourent les rues de Paris, qui revêtent un charme pittoresque pour le spectateur d’aujourd’hui. Il est amusant de voir ce Paris en noir et blanc, avec ses immeubles aux façades noircies par la pollution et le temps avant les grands travaux de ravalement entrepris dans les années 60. C’est dans le Quartier Latin, dans une rue parallèle à la rue Soufflot, qu’ils vont rencontrer deux jeunes étudiantes qu’ils suivront jusqu’à la place Saint Sulpice. Jean-Pierre Mocky filme des quartiers et des lieux fréquentés par la jeunesse estudiantine des années 50, tout comme Godard l’avait fait avant-lui, ou comme Eric Rohmer le fera quelques années plus tard, en 1962, avec son premier long-métrage, Le Signe du Lion.

L’errance en voiture des deux garnements permet de filmer à la sauvette un Paris nocturne lumineux, festif et animé. Plusieurs plans s’enchaînent et montrent une femme vêtue élégamment, montant dans une voiture et dévoilant ses jambes, un homme devant une vitrine de sous-vêtements féminins, des passants pressés près d’une bouche de métro à Montparnasse, une femme qui titube et crie « Bande de salauds, j’vous emmerde tous ! ». Ces images brèves se succèdent dans un montage serré, rythmé par la musique de Maurice Jarre, aux tons à la fois joyeux et nostalgiques. Jean-Pierre Mocky se situe ici du côté de la technique du reportage ou du cinéma direct, permettant ainsi de donner aux images un caractère vrai, et de les mêler à la fiction. Au début du film, Fredy va au café pour téléphoner à une femme mariée dont il veut se débarrasser. Des jeunes gens dansent dans le fond. Le café parisien est un thème qui revient souvent chez les réalisateurs de la Nouvelle Vague, il permet à l’action d’être ancrée pleinement dans le présent.

Le réalisateur jette un regard sur la jeunesse de son temps, cette jeunesse pré-soixante-huitarde qui porte déjà en elle un sentiment de liberté. La drague est présentée comme une épopée, elle a ses propres règles et un jargon particulier, que seuls les initiés savent maîtriser, comme Fredy, qui lance aux femmes qu’il drague cette fameuse phrase d’accroche : « Fiancée, amoureuse, libre ? ». Joseph, quant à lui, s’en sort très mal. « Quand on drague, on réfléchit pas, on fonce ! » , lui signale Fredy. La raison est donc abandonnée, au profit d’une pulsion plutôt primaire et animale, qui pousse d’ailleurs les deux parisiens à s’élancer et foncer à la recherche des filles à bord de la décapotable. Il serait difficile de concevoir un tel film aujourd’hui. Le rapport entre les filles et les garçons repose surtout sur une domination masculine forte, et la drague de l’époque apparaît aujourd’hui comme une pratique désuète, brutale et parfois choquante. Lorsque Fredy et Joseph s’amusent à suivre deux jeunes filles, l’une est amusée, l’autre est plutôt sur la défensive. « Vous ne craignez pas que je vous viole, je n’ai pas l’habitude… j’l’ai jamais fait ! », dit Joseph, avec une extrême naïveté, ce qui finit par faire rire tout le monde, même les passants.

Le portrait de la jeunesse que peint Les Dragueurs donne à voir une soif de liberté menacée par la mélancolie. Les sentiments vrais semblent avoir disparu, ou alors ils sont simplement rêvés et espérés, mais appartiennent aux idéalistes fragiles et candides, comme Joseph, qui veut faire les choses dans l’ordre : parler, prendre rendez-vous, se revoir, se séduire puis rester ensemble, si l’on se plait. Dans un café, il parvient à parler avec une jeune fille (Dany Carrel). Malheureusement pour lui, il y a bien longtemps qu’elle a cessé de croire en la possibilité d’un amour fidèle et heureux : « Moi les hommes j’les prends et j’les laisse ! », lui lance-t-elle. Les différentes femmes que Fredy et Joseph croisent pendant leur nuit blanche, de celle encore adolescente qui joue à être adulte à celle qui enterre sa vie de jeune fille, toutes sont malheureuses. Elles ont renoncé au sentiment amoureux dans un même élan de désespoir et de dégoût, les faisant tomber dans une triste indifférence, car tous les hommes sont des salauds.

La frivolité de la jeunesse ne la rend pas heureuse, bien loin de là, semble signaler ce premier long-métrage de Jean-Pierre Mocky. Il y aurait peut-être de l’espoir dans le personnage de Charles Aznavour, d’une extrême candeur et à la naïveté touchante. Lui n’a qu’un seul désir : parler d’amour à une gentille fille, qui lui donnera du bonheur en se laissant aller tout contre son coeur.