Conte d’automne, Eric Rohmer, 1998

En 1998, Éric Rohmer referme la série des Contes des Quatre Saisons avec un dernier volet, Conte d’automne. Entre machination et séduction, le film donne une place toute particulière et plutôt inhabituelle dans la filmographie du cinéaste au passage du temps et à la solitude qui l’accompagne.

Magali (Béatrice Romand), viticultrice, a 45 ans et est veuve. Le désir d’aventures et de rencontres semble l’avoir quitté, contrairement à sa meilleure amie Isabelle (Marie Rivière), mariée et heureuse, qui souhaite à tout prix que Magali connaisse aussi ce bonheur. Mais elle n’est pas la seule à avoir cette idée. La jeune Rosine, qui préfère les hommes plus âgés, désire lui faire rencontrer son ancien professeur de philosophie, Etienne, avec qui elle a eu une liaison mais qui est toujours amoureux d’elle.

Une double machination s’instaure alors, dans un univers champêtre et accueillant, qui cache cependant une métamorphose du paysage du fait de l’industrialisation et de l’aménagement urbain.

Rohmer choisit de situer l’action dans la vallée du Rhône, au milieu des vignes et des champs. Dès l’ouverture, il s’agit de planter le décor : des plans fixes sur les rues désertes d’un village alternent avec le générique sobre sur fond orange uni, couleur automnale, au rythme du silence. Dans une démarche presque documentaire, le réalisateur filme la campagne, la nature. Le personnage de Magali est d’abord introduit par son travail : la-voici, viticultrice, dans sa vigne, elle parle des vendanges à son amie Isabelle, en des termes très spécifiques. Magali se considère comme un artisan, elle travaille la terre par passion et s’enferme dans son travail pour éviter de trop penser à sa solitude.

Présenter ainsi le paysage champêtre est également un moyen pour Rohmer de rendre compte des métamorphoses de ce dernier, comme il se plait souvent à faire. Aussi, la vallée du Rhône subit des changements qui laissent voir de forts contrastes, présentés dès le début du film lors d’un travelling en voiture. Le plan large sur les tours d’une centrale nucléaire succède à celui du clocher du village. Ces deux grandes tours apparaissent à plusieurs reprises dans le film, comme motif récurrent d’une industrialisation bien établie, qui n’est pas au goût de tous. « Ça m’agresse », dit Isabelle à propos des grues et des usines.

Au sein de cette métamorphose rurale achevée se dessine donc une géographie des sentiments et du désir. Isabelle, libraire, semble vouloir tirer les ficelles d’un grand roman d’amour en voulant trouver un mari à Magali. Elle met un mot dans les petites annonces en se faisant passer pour son amie et rencontre Gérald, quadragénaire divorcé qui veut aimer de nouveau. La machination du désir se met en place d’une manière comique et légère, non sans une certaine cruauté vis-à-vis des personnages piégés. Isabelle joue un jeu dangereux, celui de l’amour et du hasard, qu’elle prend comme un amusement, elle joue avec le désir d’autrui, en le faisant naître pour le maîtriser et l’orienter à sa guise. Cependant, comme le dit Etienne, grand séducteur rohmérien, « on ne force pas comme ça les gens à s’aimer ». Aussi, ni Isabelle ni Rosine ne parviendront à leurs fins, et Magali et Gérald sortiront tous les deux de cette machination, après bon nombre de malentendus et de quiproquos, en laissant cependant l’espoir d’un bonheur possible.

Rohmer traite ainsi du désir et des sentiments de manière assez singulière dans son œuvre, en portant son regard sur des personnages plus âgés et s’intéressant à la maturité de l’amour et des sentiments. Les deux actrices principales sont déjà connues du public rohmérien — on se souvient de Marie Rivière en jeune rêveuse indécise dans Le Rayon vert, ou de Béatrice Romand dans Le Genou de Claire, adolescente animée par l’idée d’un amour vrai et authentique —, mais sont ici marquées par le temps et leurs idéaux ont changé. Si l’une est encore légèrement teintée de bovarysme, l’autre semble avoir perdu ses rêves d’amour. « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin », disait Voltaire. Magali se réfugie ainsi dans ses vignes, ses vendanges, et s’arme grâce au travail face à la profonde solitude dans laquelle elle se trouve depuis le décès de son mari et le départ de ses enfants. Rosine est là pour réveiller en elle une certaine jeunesse, et lui faire croire à nouveau en la possibilité de l’amour.

Le rêve renaît, bien que faiblement, avec la promesse d’un bonheur acceptable et d’un désir retrouvé. La solitude n’est donc pas éternelle, mais il faut savoir l’apprivoiser pour la laisser partir au bon moment, et se réconcilier avec la mélancolie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *