Au fond, voyez-vous, le monde est fait pour aboutir à un beau livre.

Au début des années 1960, Eric Rohmer, après avoir réalisé plusieurs courts métrages et un long métrage — Le Signe du Lion, sorti 1959 —, travaille alors pour la télévision scolaire. Son premier film pédagogique, Métamorphoses du paysage, témoigne de son goût prononcé pour l’espace urbain, comme le lieu d’une contemplation esthétique et d’une rêverie poétique. Suivent ensuite cinq courts métrages orientés vers la littérature : Edgar Poe, Victor Hugo, Chrétien de Troyes, Cervantès et enfin Mallarmé, en 1968.

Ce dernier film pédagogique est entièrement consacré à la parole du poète, mise en scène, pour rendre compte de son oeuvre et de son projet littéraire. La forme, si elle est très sobre, relève pourtant de l’originalité. Le poète, incarné par le comédien Jean-Marie Robain, répond aux diverses questions et remarques d’une voix entendue hors du cadre, qui constitue ainsi le hors-champ, uniquement sonore. Cette voix est celle du réalisateur lui-même, qui endosse le rôle du journaliste fictif. Les réponses du poète, en revanche, sont vraies, dans la mesure où les phrases sont celles de Mallarmé. En effet, pour réaliser cette conversation à la frontière entre la fiction et le documentaire, Rohmer s’est appuyé sur un entretien entre le poète et Jules Huret, journaliste de la seconde moitié du XIXe siècle qui manifestait un grand intérêt pour l’évolution de la littérature en France dans une époque où celle-ci voyait l’avènement de genres poétiques nouveaux, comme le Symbolisme et le Parnasse. Cet entretien, publié en 1891 par L’Echo de Paris, fournit une grande partie des répliques du poète. Quant au reste des réponses, elles sont directement tirées de sa Correspondance ou de ses oeuvres poétiques.

Rohmer pousse à l’extrême le désir de vrai. Non seulement les propos sont ceux du poète, mais la ressemblance physique entre le poète et le comédien est troublante. Le réalisateur va même jusqu’à placer au dessus de lui, accroché au mur, le portrait de Mallarmé peint par Manet en 1876.

Le film devient alors un essai de reconstitution exacte qui a pour but premier de venir éclairer l’obscure poésie de Mallarmé, tout en faisant dialoguer le poète avec sa propre oeuvre, mais aussi avec les autres arts, en particulier la musique et la peinture. L’image du poète, assis dans son fauteuil près de sa cheminée, fumant sa cigarette et répondant aux questions du journaliste, s’efface à plusieurs reprises pour laisser notamment place aux gravures de Manet illustrant les alexandrins de L’Après-midi d’un Faune, accompagnées par la musique de Debussy. Un autre artiste a également une large place dans le documentaire — et dans la poésie de Mallarmé — : Odilon Redon. Le peintre envoyait ses dessins au poète, et ce dernier les commentait longuement dans ses lettres de remerciement.

L’entretien met ainsi en scène tout un univers poétique et pictural qui fait se rencontrer les arts, dans un réalisme saisissant qui contraste d’ailleurs avec la pensée esthétique et littéraire du poète. Mallarmé lit ici ses propres poèmes, parle de son oeuvre sans jamais la commenter ou l’interpréter. Rohmer veut donc rendre compte du projet poétique d’un auteur qui joue avec l’extrême diversité de la poésie de son époque. « En vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus », dit le poète, comparant ensuite l’évolution de son art à celle de la musique, marquée par une plus grande souplesse dans le rythme et dans l’enchaînement des mélodies, conduisant ainsi à l’élaboration d’un mystère. Il n’est pas étonnant que Rohmer ait choisi d’évoquer ce parallèle entre musique et poésie et de lui donner une place si importante. La manière dont Mallarmé lui-même en rend compte, indiquant que la parole poétique est proche de la musique dans sa manière de valoriser l’idée, reflète la pensée du réalisateur, qu’il développera en 1996 dans De Mozart en Beethoven : essai sur la notion de profondeur en musique, s’inspirant notamment de Schopenhauer.

La poésie doit pouvoir être le lieu de l’expression de l’idée au même titre que la musique. En cela, elle est liée à l’énigme et au mystère. L’hermétisme apparaît donc comme une nécessité, car l’essence même de la poésie est mystérieuse et insaisissable. Au lieu de nommer directement l’objet, Mallarmé préfère le suggérer, et fait naître en son lecteur l’impression et le désir de sa présence, ou le vide de son absence. Le poète regroupe les mots selon leur affinité musicale et tire des effets du pouvoir de suggestions des sons, ce qui lui permet de créer une image, une atmosphère, par la simple évocation des mots.

« Au fond, pour vous, un mot compte plus par sa sonorité que par son sens ; la poésie est avant tout musique », dit la voix du réalisateur-journaliste au poète Mallarmé. Parler de la poésie et de la musique permet aussi d’en jouir pleinement, et Rohmer, dans ce dernier court-métrage réalisé pour la télévision scolaire, fait de la conversation une poésie, et de la poésie une conversation, tout comme il le fera ensuite dans chacun de ses films.