La Collectionneuse, Eric Rohmer, 1967

Éloge de l’oisiveté à l’approche de l’été.

Légèreté des caresses, balancement des vagues sur la peau, complicité indéterminée… une atmosphère estivale s’installe avec douceur dans ce quatrième épisode des Six contes moraux d’Eric Rohmer.

La Collectionneuse est un film de vacances, dans lequel les trois personnages, Adrien (Patrick Bauchau), jeune dandy séduisant, Haydée (Haydée Politoff), qui s’amuse à collectionner les hommes, et Daniel (Daniel Pommereulle), peintre, se jouent de l’amour, mais sont vite rattrapés par leur petit jeu de séduction hasardeux. Si le film revêt parfois des allures de reportage ou de documentaire, la sobriété calculée de l’espace, des bruits et de l’action témoigne de l’extrême précision et du travail minutieux du metteur en scène. Pour preuve, le chant des oiseaux qui accompagne le clapotis des vagues n’est pas n’importe lequel, mais provient bien des oiseaux de la région. La nature dans l’art n’existe pas, mais elle mérite d’être représentée pour paraître la plus naturelle possible et plonger le spectateur dans un univers estival où la chaleur règne sans être pesante. Le mouvement sensuel des corps qui s’attirent et se repoussent est rythmé par les clapotis de l’eau. Les personnages sont souvent immobiles, assis au soleil sur la terrasse ou étendus sur le sable chaud, sans autre compagnie qu’eux-mêmes et leur désir. Il s’agit pour le metteur en scène de faire vrai ou de produire le vrai absolument partout. Si l’histoire du film a été écrite dès les années 1950, elle a quelque peu été modifiée en fonction des personnes choisies pour la jouer. Les personnages ont la gestuelle propre des acteurs, un langage travaillé par eux-mêmes, une attitude tantôt désinvolte, tantôt courageuse et audacieuse.

Seul le personnage du narrateur, Adrien, a été conçu entièrement par Rohmer, et le texte écrit par lui. Quant à Haydée, c’est un personnage féminin complexe et opaque, dont le sourire ne signifie rien, dit-elle. Le peintre Daniel, personnage beaucoup plus flou, a pu être totalement approprié par le comédien, et présente ainsi une dimension très personnelle. Dans un des prologues du film, Daniel et le poète et critique Alain Jouffroy conversent au sujet d’un curieux objet, un pot de peinture jaune sur lequel sont fixées des lames de rasoir. La scène se situe alors à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Le langage descriptif à propos d’une œuvre contemporaine précède le langage sensuel de la séduction qui fera suite. Dès le début, le cinéaste propose d’inscrire le film dans une réflexion sur la parole, représentée par les lames de rasoir. Daniel se montre agressif, insolent et violent lorsqu’il insulte Haydée. La parole mise en scène devient parfois brutale, vulgaire, tranchante. A l’inverse, l’artifice du discours est finalement mis au service de la conquête des corps et la parole se déploie avec légèreté, accompagnée par la sensualité du son de l’environnement extérieur, ce qui la rend encore plus érotique. Cependant, au fur et à mesure qu’il se construit, le discours échappe à la volonté de maitrise des personnages quant à la réalité de leurs sentiments et de leur attirance, particulièrement chez Adrien vis-à-vis de Haydée. « On ne ment pas assez au cinéma », écrit Rohmer dans Le Goût de la beauté. Ici, les personnages se mentent à eux-mêmes et la mise en scène aide le spectateur à prendre de la distance par rapport à ce qui est dit, pour mieux voir ce qui est suggéré.

Tout est dans l’art de la suggestion. Les images sensuelles et la sécheresse de la parole sont en décalage et viennent perturber la cohésion du récit. Il s’agit de filmer avec finesse la conversation et d’articuler le « montrer » de l’image et le « signifier » du langage parlé, pour ainsi faire signifier aux images autre chose que ce que les dialogues ou les commentaires expriment. Le spectateur comprend alors qu’Adrien ne souhaite pas seulement être aimé d’Haydée, mais il veut être le préféré. Il est incapable de supporter la réalité telle qu’elle est et a besoin de rêve, malgré l’autosatisfaction qu’il ne cesse d’exprimer à l’égard de lui-même. Haydée, elle, suit les caprices de son désir, sans véritable règle ou conduite morale qu’elle se serait fixées. C’est alors que les deux personnages masculins entrent en situation de rivalité érotique et engagent une lutte inconsciente pour pouvoir coucher avec elle, non sans afficher leur mépris désabusé. Daniel en sortira victorieux. « J’ai trouvé la définition de Haydée : c’est une collectionneuse. Haydée, si tu couches à droite et à gauche comme ça, sans préméditation, tu es l’échelon le plus bas de l’espèce, l’exécrable ingénue. », dit Adrien. Ce à quoi Haydée répond : « Je ne suis pas une collectionneuse. Je cherche, pour essayer de trouver quelque chose, d’ailleurs, je peux me tromper ». Elle ne revendique rien et reste au plus près de ce qu’elle éprouve, au plus près de la réalité, là où les deux autres oscillent en permanence entre des figures de libertins affirmés et de romantiques désabusés. Adrien proclame hautement son héroïsme, avec une volonté d’être solitaire, droit et moral, trouvant le repos et le calme dans la lecture de Rousseau. Cependant, c’est un grand séducteur, et l’apparition de cette jeune femme qui charme à sa guise les garçons, couche avec eux et les laisse lorsqu’elle n’en a plus envie trouble sa quiétude. En ce sens, Rohmer se rapproche ici de François Truffaut et se fait grand cinéaste des femmes. Haydée est le reflet d’une féminité et d’une jeunesse dont la libération atteint son paroxysme un an plus tard, en 1968.

Cette incapacité de maîtrise du langage, de la situation et du désir s’accompagne de l’illusion de pouvoir contrôler la volonté de ne rien faire. C’est en effet le but du narrateur : parvenir au rien absolu. Mais comment  ? Adrien, dans une longue réplique qui n’est pas sans rappeler les propos de Nietzsche dans Aurore, évoque le dualisme entre le loisir et le travail et affirme qu’il faut avoir le courage de ne pas travailler. « Je sers mieux la cause de l’humanité en paressant qu’en travaillant », proclame-t-il. Adrien érige son dandysme en héroïsme et fait de l’oisiveté une tâche ardue et courageuse. Le travail « tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance », écrit Nietzsche. Ainsi, pour ces trois personnages en vacances, il vaut mieux ne penser à rien que de ne penser rien du tout, ne pas travailler, ne rien faire, que de ne travailler pour rien. Par paresse, il faut entendre oisiveté, ici élevée au rang de valeur morale, non loin de l’otium antique.

L’été est donc un temps propice à l’affirmation d’un héroïsme paradoxal pour ces personnages oisifs aspirant au rien absolu. La sensualité du paysage provençal ne peut être totale sans la mise en scène de ces corps qui s’offrent et s’abandonnent, vaincus par le désir et faisant face à l’impuissance de la parole, affaiblie par son oscillation permanente entre la tentation d’un langage ordinaire et banal et la tentation du silence. Néanmoins, ce ciel gorgé de chaleur, cette mer froide et saisissante, ce sable brûlant, il faudra les quitter. « Cette histoire est celle de mes revirements », confesse Adrien. Bien sagement, il rejoindra sa fiancée à Londres, sans jamais être parvenu à avoir Haydée.

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