Nadja à Paris, Eric Rohmer, 1964

Une américaine à Paris

La jeune fille à droite, c’est Nadja. Elle est américano-yougoslave et étudie à Paris. Si son nom peut évoquer le roman surréaliste Nadja d’André Breton, le film préfère le réalisme. Il construit, par une succession d’impressions, de lieux et de visages, un double portrait : celui de Nadja et celui de Paris.

Le Paris vu par Nadja, c’est celui du Quartier Latin. Elle aime y consulter à sa guise les bouquins sur les étalages des librairies, s’asseoir au café et regarder passer la foule tranquille. Cette dernière a toujours les yeux fixés sur quelque chose.
Non loin, le VIème arrondissement regroupe à la fois une « collection de visages intéressants » du Café de Flore, mais aussi ses amis artistes bobos qui se retrouvent à la Coupole pour parler d’art moderne. Une galerie de portraits, qu’il faut rattacher à un milieu particulier, auquel elle n’appartient jamais totalement. Elle y porte simplement un regard curieux, intéressé et parfois interrogateur, tout comme face à ces statues aux formes étranges et indescriptibles du musée Beaubourg.

Mais le Paris vu par Nadja, c’est aussi Belleville. Quartier populaire, moins intello, où règnent la spontanéité, l’insouciance. On y trouve des gamins gouailleurs, jouant et courant dans les rues, tout comme le petit Antoine Doinel des 400 Coups de Truffaut, qu’on venait de croiser, adulte cette-fois, assis à la terrasse d’un café.
Les scènes de son escapade aux Buttes-Chaumont, avec ses roches et ses rivières qui, si elles sont artificielles, sont plus appréciables que ces oeuvres du musée prétendues artistiques, annoncent celles des rencontres entre François et Lucie dans La Femme de l’Aviateur (1981).
Au détour de la Rue du Boisson Saint-Louis, dans le Xème arrondissement, on entend de l’accordéon. Un petit air de musique vient contraster avec le bruit de la foule aux terrasses des cafés de Saint-Germain des Prés. Le bar chez Mimi accueille des parigots, le béret sur la tête, bon-vivants et amicaux, qui boivent, qui fument…

Nadja habite à la Cité Universitaire, qu’elle présente comme un lieu où sont réunis de jeunes gens des quatre coins du monde. Il leur arrive parfois de tourner les yeux vers la caméra 16mn d’Eric Rohmer, filmant presque à la dérobée.
Aussi les regards ne cessent de se croiser et de se porter sur des lieux hétéroclites. C’est Rohmer, tout d’abord, caméra à la main, qui filme Nadja et lui laisse une totale liberté de mouvement et de parole. Cette voix off comme monologue intérieur qui complète son regard, c’est la sienne, traversant Paris dans toute sa diversité sociale et spatiale. Car Paris, c’est le lieu où l’ « on peut passer sans gêne d’un milieu à l’autre », tout comme l’on passe d’une scène d’intérieure bruyante mais conviviale et animée du café de Belleville, alors qu’il pleut à l’extérieur, au calme des jardins ensoleillés de la Cité Universitaire propice à la lecture, le tout accompagné de quelques notes d’un quatuor à cordes.

Le Paris de Nadja, c’est donc celui vu par Eric Rohmer, caché derrière ses propres images et un court-métrage dont il souhaite se détacher par une signature particulière : « un film par Eric Rohmer », et non « d »’ Eric Rohmer.
Mais ce Paris, c’est aussi celui de la foule. Pas celle que l’on suit et qui nous emporte par son flux, au sein de laquelle naît une horrible solitude, mais une foule animée qui fait se succéder les visages, au rythme des regards du cinéaste, de la jeune étudiante et du spectateur qui se posent sur eux, pour en dégager l’unicité et la beauté. Nadja ne se situe jamais pleinement au sein de cette foule parisienne, ni en dehors. Elle est toujours à la limite, à la périphérie d’un Paris qu’elle devra quitter. Elle s’en souviendra toujours, puisqu’il lui aura permis d’être là, de déambuler, de se découvrir elle-même tout en le découvrant.
Finalement, le Paris de Nadja, c’est aussi le nôtre. Cinquante ans plus tard, à notre tour, nous ne cessons de le parcourir et le découvrir. Il suffit de sortir du rythme pesant de l’habitude, pour céder à la flânerie et à la rêverie, et battre le pavé d’un pas neuf, léger, le regard curieux.

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